XXI

NOS COUSINS D'AMÉRIQUE

l y a quelques bons milliers de français installés à cette époque sur les rives du Saint-Laurent et dans la région des grands lacs américains, jusque dans le bassin supérieur du Mississippi. 

Parmi eux, on relève toutes les variétés de population ; des prêtres, des moines, des gentilshommes, d'anciens officiers, des marchands, des médecins, un notaire, un procureur, des soldats, des maçons, des charpentiers, des forgerons, et surtout des paysans : des paysans de Picardie, de Normandie, de Saintonge, mais beaucoup aussi des pays de Loire; du Poitou, du Perche, d'Anjou, de Touraine, d'Orléanais. 

Indépendamment des protestants refugiés, il est venu beaucoup de fervents catholiques en ce nouveau monde pendant et après les guerres de religion. La vie de pionnier a été dure, surtout avec la guerre iroquoise entre 1647 et 1667. Les défricheurs se battirent contre le froid, la forêt, la maladie, la crainte permanente d'une attaque indienne s'accompagnant de l'incendie de leur cabane ou du saccage de leurs cultures. 

L'arrivée du régiment de Carignan met fin à la dernière menace, et les efforts de Colbert et de l'intendant Talon ont fait passer, en quelques mois, la population québecquoise de 4000 à 6300 colons. 

En 1673, l'intendant Jean Talon lance à la découverte du Mississippi le marchand Joliet, et un missionnaire, le père Marquette. Ils reviendront après avoir découvert l'Ohio, l'Illinois, le Missouri, exploré le grand fleuve jusqu'à son confluent avec l'Arkansas, et baptisé cette immense région du joli nom de Louisiane. 

Dix ans plus tard, Cavelier de La Salle descendra le Mississippi jusqu'au delta du golfe du Mexique et en prendra possession "au nom du roy" Louis XIV (9 avril 1682). 
Deux ans plus tard encore, Le Moyne d'Iberville l'occupera et fondera la "Nouvelle-Orléans". 

Ainsi, chacune au bord d'un grand fleuve sauvage dont les débordements sont terribles, deux villes portent le même nom. La première capitale du royaume de France, et la première ville d'une France américaine. Celle du vieux continent fut choisie par CLOVIS Ier, celle du nouveau dédiée à LOVIS le XIVème. Or, Clovis et Louis ne sont qu'un seul et même prénom. L'Histoire vous a de ces ressemblances, quelquefois !... 

* 

Lentement, la colonie va se développer, cultivant du riz, du maïs, du coton, du tabac, de l'indigo. Quand, près d'un demi-siècle plus tard, la Compagnie des Indes rétrocédera la Louisiane à la couronne, elle comptera près de 5000 âmes. De plus, cent ans avant les anglo-saxons, nos coureurs des bois auront déjà reconnu les montagnes rocheuses et signalé les voies d'eaux conduisant à l'Océan Pacifique. 

De Saint-Louis du Missouri à Detroit, un chapelet de fortins et de postes la réunira au Canada, enclavant les treize colonies anglaises de la côte atlantique. Cette situation accentuera la rivalité avec les anglais, qui ne pourront supporter de laisser confiner dans leurs colonies côtières le million de colons britanniques par les 40 000 français de nos deux possessions. 

D'une série d'incidents entre les deux factions rivales, découlera, en 1755, une véritable guerre maritime entre les bâtiments français et anglais, les uns venant renforcer ou ravitailler leurs colons, les autres les en empêchant en leur faisant la chasse et en instaurant le blocus. Washington et Braddock avec une armée de miliciens tenteront de prendre le fort Duquesne à l'emplacement de Pittsburgh, tandis que la flotte anglaise barre l'entrée du Saint-Laurent. Pour cette fois, le coup ne réussira pas, mais dans le même temps, une seconde armée anglaise occupera l'Acadie où subsistent de nombreux catholiques français. Dix mille acadiens seront arrachés de leurs maisons, embarqués de force et déportés. Ce sont eux qui seront plus tard connus sous le nom des Cajuns de Louisiane. 

Après (seulement après) avoir capturé en Manche et dans l'Atlantique plus de trois cent vaisseaux marchands, et fait prisonniers plus de six mille marins français, l'Angleterre déclarera la guerre à la France le 18 mai 1756. 

Cette année là, Moncalm débarquera au Canada avec une troupe de 2000 hommes. 
Il recevra bien un peu d'argent au cours des années suivantes, mais trop peu de renforts en hommes, face au nombre des troupes anglaises. Moncalm tient tête durant deux ans, mais les ports français restent bloqués. 

En 1758, les anglais envoient trente-six vaisseaux et vingt-trois bataillons. Leurs soixante milles hommes marchent en trois colonnes sur Québec, par le Saint Laurent, par le lac Champlain et par l'Ohio. Après avoir écrasé la seconde colonne à Fort Carillon, il faut abandonner aux anglais le fort Frontenac, le fort Duquesne, et Louisbourg. L'année suivante, Moncalm trouve la mort en défendant Québec, qui tombera quand même. En 1760, Montréal tombe à son tour. 

La situation est la même dans les autres parties du monde où les intérêts français sont en conflit avec ceux de l'Angleterre. Au traité de Paris, en 1763, la leçon est sévère : presque toutes les possessions françaises sont perdues, dont le Canada bien sûr, et la Louisiane qui est donnée aux espagnols en compensation de la Floride qu'eux-mêmes abandonnent à l'Angleterre. La France conservera toutefois les Antilles. 

Il faudra attendre quinze ans pour revoir un drapeau français flotter sur le continent américain, avec les régiments d'un vendômois, Jean-Baptiste de Vimeur, Marquis de Rochambeau, commandant avec Marie-Joseph de La Fayette les troupes françaises envoyées au secours des insurgés américains. 

Au traité de Versailles de 1783, la France récupérera la Louisiane que Bonaparte cédera vingt ans plus tard, pour quinze pauvres millions de dollars, et définitivement cette fois, aux États-Unis d'Amérique. On peut souligner que la Louisianne dont nous parlons ici n'a que peu de rapport avec la Louisiane d'aujourd'hui, car de cette Louisiane vendue, qui s'étendait du golfe du Mexique à travers les grandes plaines jusqu'aux solitudes canadiennes, l'Amérique fera plusieurs de ses états actuels. 

Mais cette histoire là, désormais, n'est plus seulement la nôtre ... 

* *

*
 

 

FIN
Retour au sommaire
Retour vers le sommaire