IX

LE GRAND PROJET


a première idée de la croisade pourrait avoir germé près d'un siècle plus tôt, dans l'esprit fécond de Sylvestre II, le pape de l'an 1000, celui qui avait imposé la "trêve de Dieu" à tous les petits seigneurs qui s'entre-battaient en toutes occasions et qui avaient posé tant de problèmes à Robert-le-Pieux. Souvenons-nous que Sa Sainteté Sylvestre II n'était autre que le moine bénédictin Gerbert, que nous avons déjà rencontré lorsqu'il n'était encore que le précepteur du robertien Hugues Capet.

Nous avons déjà dit que cet homme était sans doute le plus érudit de son temps.
C'est peu que de le dire ainsi. Parrainé par un prince d'Espagne, il avait été enseigné dans les universités espagnoles, juives et arabes à cette époque, de Tolède et de Cordoue.
Grand mathématicien et auteur d'un abaque, c'est lui qui a probablement introduit en occident les chiffres arabes et l'algèbre.
Il était également astronome émérite, et il inventa un astrolabe dont les sphères armillaires rendaient compréhensible à ses élèves le mouvement des astres. Un de ceux-ci, le moine Glaber, décrivit une éclipse de lune démontrant ainsi qu'il connaissait fort bien le système solaire, six siècles exactement avant que l'église fasse brûler Giordano Bruno ou abjurer Galilée, et près de dix siècles avant que son lointain successeur, le pape actuel, Jean-Paul II, ne reconnaisse comme "erreurs" ces inqualifiables bavures de l'obscurantisme.

Ce pape Sylvestre II donc, théologien et savant chercheur, serait, selon certains, à l'origine de cette "quête du Graal" que le travail de préparation réalisé pendant près d'un siècle par les bénédictins va permettre à Urbain II de lancer. Grâce aux études et aux formations professionnelles et disciplinaires enseignées par les ordres bénédictins ou cisterciens, le haut moyen-âge va voir l'éclosion d'une civilisation nouvelle.
Les musulmans ont su faire fleurir chez eux des arts nouveaux et une philosophie étonnante. La chrétienté à son tour va se surpasser dans tous les domaines. Mais il semble qu'il soit nécessaire pour cela de retourner à ses sources : Jérusalem. La terre sainte étant sous contrôle musulman, il est donc indispensable de monter une expédition. L'appel de l'Empereur Alexis de Constantinople aux chrétiens d'Occident, pour aller secourir les chrétiens d'Orient, en fournira l'occasion.

A Clermont, en 1095, Urbain II appelle tous les barons et seigneurs d'Occident à se croiser pour aller délivrer le tombeau du Christ.

Excepté le roi de France Philippe Ier, pour les raisons que l'on connaît, nombre de dignitaires du royaume de France partiront l'année suivante, tels que ; Robert Courteheuse de Normandie, Raymond de Saint-Gilles le toulousain, Hugues de Vermandois (le propre frère du roi), Hugues de Payns, et beaucoup d'autres, dont surtout Godefroy de Bouillon, héritier indirect des carolingiens par la maison de Basse- Lorraine, et ses deux frères ; Eustache et Baudoin de Boulogne (qui deviendra Baudoin Ier de Jérusalem), ainsi que leur cousin Baudoin du Bourg, qui deviendra comte d'Edesse avant que de succéder à ses cousins. Mais n'allons pas trop vite...

*

La première vague de croisés fut celle de Pierre l'Hermite et de Gaultier-sans-avoir, constituée à la va-vite de gueux et d'aventuriers sans vergogne qui voyaient en la croisade une manière de fuir les difficultés de la vie en Europe à cette époque. Les famines régulières emportaient chaque année leur lot de traine-misères, et depuis la "trève de Dieu" décrétée par le pape, nombre de jeunes hobereaux désœuvrés ne savaient à quoi s'abattre. L'appel d'Urbain à Clermont avait été pour eux une opportunité inespérée de changer leur vie et beaucoup se croisèrent dans la précipitation. Ce fut donc une armée inexpérimentée et indisciplinée qui partit la première, composée de traînent-la-faim qui se firent décimer dès les premières batailles aux environs de Constantinople par le sultan Kilidj Arslan. Les vagues suivantes furent celles, germanique, d'Emmish de Leisingen, et italienne, de Renato, qui finirent avant d'arriver au Bosphore, décimées par les armées du roi Coloman de Hongrie, après nombre d'exactions commises sur son territoire.

Avec l'expédition préparée et organisée par Godefroy de Bouillon commencent les choses sérieuses. Arrivé sans encombres jusqu'à Constantinople où l'avait précédé Hugues de Vermandois, Godefroy se voit contraint de faire sa soumission à l'empereur d'Orient, Alexis. Ce qu'il fait sans enthousiasme.
Sur les bords du Bosphore le rejoint l'armée de Bohémond de Tarente, prince normand de Sicile et descendant des vikings ayant pillé la Loire quelques siècles auparavant, et son neveu Tancrède. Bohémond jura à son tour fidélité à l'empereur Alexis, dont la fille Anna Conmène n'était pas insensible au charme du beau et grand viking.
Parralèllement à l'expédition de Godefroy de Bouillon, une autre colonne était passée par l'Italie et la Dalmatie, malgré quelques ennuis avec les slaves, et le rejoignit au Bosphore fin avril 1097 : c'était l'armée de Raimond Saint-Gilles, Comte de Toulouse et Marquis de Provence, la troupe la plus importante de toutes.
Trois autres troupes suivirent selon un rythme plus mesuré. Celle de Robert Courteheuse, duc de Normandie et fils de Guillaume le Conquérant, et celles de ses apparentés, Etienne de Blois, son beau-frère époux de sa sœur Adèle, et Robert de Flandre son cousin.

Les croisés n'étaient pas encore à pied d'œuvre. La plus grosse armée occidentale jamais réunie sur ce côté de la Méditerrannée depuis l'empire romain s'était mise en marche, mais Jérusalem était à plus de mille kilomètres de là. Il leur fallait d'abord conquérir la place forte de Nicée.  La ville tomba en quelques jours. C'était la première victoire importante en Orient, et cette ville était la clé du chemin de Jérusalem. Dans les steppes d'Anatolie, le sultan Kilidj Arslan, qui n'avait pas réussi à porter secours à ses compatriotes assiégés de Nicée, les attendait. Mais l'homme, qui croyait avoir affaire encore une fois à une troupe de crève-la-faim comme l'armée de Pierre l'Hermite, avait cette fois mal évalué la force de l'ennemi. Il fut balayé par le choc des chevaliers en armure chargeant comme un mur de blindés ses malheureux archers turcs...

*

Ce n'est pas ici l'objet de raconter l'histoire des croisades. D'autres l'ont fait avant nous avec talent. Il nous paraissait pourtant important de situer les personnages qui vont y jouer un rôle, soit pendant la conquête elle-même de l'Orient, soit au cours des deux siècles qui vont suivre pendant lesquels les "Francs" comme on les appellera là-bas, vont régner sur le trône de Jérusalem et d'un certain nombre d'autres régions du proche-Orient. Qu'il nous soit donc permis de passer vite sur les péripéties qui amenèrent enfin les croisés dans les murs de Jérusalem, et de voir à partir de cet instant Qui va y faire Quoi...

*

La lutte a été rude, et c'est dans un véritable bain de sang que les sarrasins ont combattu jusqu'au dernier carré pour défendre la mosquée d'Al-Aksa, lieu saint s'il en est, puisque bâtie sur l'emplacement du temple de Salomon. Mais le 15 Juillet 1099, Jérusalem est conquise.

Godefroy de Bouillon, acclamé par ses barons comme roi de Jérusalem, refuse de porter une couronne royale là où le Christ en porta une d'épines. Il prend le titre d'avoué du Saint-Sépulcre et s'installe sur l'emplacement du temple de Salomon.
Il ne fera apparemment pas détruire la mosquée puisque celle-ci existera toujours 1000 ans plus tard, mais il garde les lieux...

*

Vers 1104, Hugues de Blois, comte de Blois et Champagne, se rend en Terre-Sainte accompagné de Hugues de Payns, qui lui, y vient pour la seconde fois puisqu'il avait fait partie de la 1ère croisade.

Tous deux rentrent en Bourgogne quatre ans plus tard, ramenant avec eux, entre autres choses, une fleur encore inconnue sur nos rives de Loire, et qui prendra bientôt une valeur de symbole initiatique (avant de se voir empoignée dans quelques siècles comme sigle politique) : la Rose.
Mais ça n'est pas tout. Ils semblent avoir ramené aussi des documents particulièrement intéressants puisqu'ils prennent immédiatement contact avec Etienne Harding, l'abbé de Citeaux, et qu'Etienne met sur le champ tout son monastère à l'étude minutieuse de mystérieux textes hébraïques, se faisant même aider dans ce travail par des rabbins appelés en renfort...

En 1115, Hugues de Blois, de retour d'un nouveau et court voyage à Jérusalem comme s'il était allé faire une simple vérification, offre à l'ordre de Citeaux un territoire dans la forêt de Bar-sur-Aube pour y fonder une abbaye. Etienne Harding désigne un jeune moine nommé Bernard de Fontaine pour la diriger. C'est le futur Saint-Bernard.

Saint-Bernard n'est pas n'importe qui, on n'a pas choisi n'importe quel moine. Il a été enseigné en l'église Saint-Vorles de Châtillon-sur-Seine où la tradition prétend qu'existe une vierge noire, et il est en rapport avec les sources chrétiennes irlandaises et druidiques ainsi que le confirmera le fait que son ami Meal O'Morgair (également connu sous le nom de Saint-Malachie pour ses célèbres prophéties), archevêque d'Armagh en Irlande, vienne mourir entre ses bras. Bernard écrira d'ailleurs sa biographie, c'est dire s'il le connaissait bien.

C'est le même Bernard qui va véritablement lancer le culte marial et le terme "Nostre-Dame" qu'on retrouvera bientôt dans la dédicace de chaque cathédrale.

Il part, accompagné lui aussi de douze compagnons soigneusement sélectionnés, et s'installe dans la forêt de Bar-sur-Aube. Cette fondation s'appellera Clairvaux et Bernard va influencer toute la civilisation occidentale pour les siècles à venir.

Bernard parle aux rois, aux évêques et même au pape avec une telle autorité que tout le monde plie devant lui et le révère. Il dit : « Les affaires de Dieu sont les miennes et rien de ce qui le regarde ne m'est étranger ! »
Le plus extraordinaire est que tout le monde l'admet. Il connaît tout sur tout, c'est un thaumaturge exceptionnel et il reconnaît lui-même que "Dieu l'a doué de puissances singulières" !..

*

Le temps pour eux de régler leurs affaires dans leurs fiefs et, en 1118, neuf chevaliers "craignant Dieu " se présentent au roi de Jérusalem, Baudoin (qui vient de succéder à son frère Godefroy de Bouillon), déclarant qu'ils viennent pour garder les routes de pèlerinage.

Baudoin les reçoit en invités privilégiés et fait spécialement dégager une partie de son palais pour les loger, sur l'emplacement même des illustres ruines du temple de Salomon. Ils déposent leurs vœux entre les mains du patriarche de Jérusalem, et, parce qu'ils habitent au temple, on les appelle : "Les Chevaliers du Temple".

Pendant dix ans, ils vont loger au temple où ils sont rejoints en 1125 par Hugues de Blois (le même qui a fait don à Bernard du domaine de Clairvaux dix ans plus tôt).

Qu'y font-ils exactement ?

Comment une poignée de dix hommes, fussent-ils braves autant qu'audacieux, peut-elle prétendre assurer la garde des pèlerins, alors que les chevaliers de St-Jean-de-Jérusalem sont déjà organisés pour cela et sont tellement plus nombreux ? De plus, ils en bougent peu de ce palais. Y aurait-il quelqu'autre raison secrète pour que ces dix chevaliers résident dix ans à l'emplacement du Temple de Salomon ? Chercheraient-ils autre chose dans ces ruines antiques ?

Et pourquoi Saint-Bernard qui ne prêchera à Vézelay la deuxième croisade que sur ordre écrit du pape et après avoir longtemps hésité, le fera-t-il avec si peu d'empressement ? N'y aurait-il plus eu autant d'intérêt à retourner en Palestine 22 ans plus tard ?

*

Suite-->