VII

LES ROBERTIENS


e nouveaux venus vont changer la donne des cartes politiques.
Depuis 853, une nouvelle vague d'envahisseurs a commencé de réaliser quelques raids sur la Loire et sur la Seine. Ces nouveaux pillards sont des marins accomplis arrivant du nord de l'Europe, que l'on nommera les Vikings ou les Normands.

Ils ont déjà mis à sac Nantes, à l'embouchure de la Loire, et sont remontés jusqu'à Tours où ils ont incendié Saint-Martin et Marmoutier où 116 religieux sur 138 ont péri. Ceux de Saint-Martin ont pu gagner Cormery avec le corps du saint.
En Juin 854, les pillards saccagent Blois en passant, et remontent une première fois jusqu'à Orléans, où l'évêque Agius les refoule (l'évêque est donc toujours à cette époque en charge de la défense de la cité).
En Décembre, ils pillent Angers, l'année suivante ils font une tentative sur Poitiers, puis reviennent à Orléans qui cette fois, succombe. La nouvelle basilique Saint-Aignan d'Orléans que Théodulphe venait de faire édifier est saccagée et incendiée, l'église Saint-Avit subit le même sort.

Devant la menace des Normands, Charles-le-Chauve se réconcilie avec Robert-le-Fort (un traité d'alliance est signé en 861 à Meung-sur-Loire qui est resté la place forte de la famille d'Anjou), et le fait Marquis de la marche bretonne ("marquis" est le titre de défenseur d'une marche, c'est-à-dire d'une frontière).

Puis, ces vikings-ci se lancent dans un lointain périple méditerranéen, libérant la région pour quelques temps. Ils vont conquérir la Sardaigne, la Corse, et nombre d'iles ou côtes méditerranéennes, mais surtout certains se tailleront un royaume en Sicile. Nous retrouveront bientôt leurs descendants qui joueront un rôle de première importance dans les croisades.

Une nouvelle vague de drakkars revient en Février 865, et remonte jusqu'à Saint-Benoît-sur-Loire. L'abbaye est détruite. Heureusement les moines avaient évacué à temps, avec les reliques de leur saint patron et tous leurs précieux manuscrits.

Les pillards incendient de nouveau Orléans au retour. Robert-le-Fort arrive à les décimer en Août, mais se voit remplacer par l'inefficace Louis-le-Bègue. Après la mise à sac du Mans et les ravages du Maine en Novembre 865, Robert-le-Fort est rappelé mais trouve la mort dans la bataille de Brissarthe (866).

Son beau-fils, Hugues-L'Abbé se voit confier par le roi la tutelle de Robert et Eudes, les enfants en bas âge de Robert-le-Fort, ceux-ci étant trop jeunes pour assumer les charges et honneurs de leur père.

Hugues-L'Abbé s'acquitte fort bien de son rôle de tuteur et fortifie leur position quant aux places fortes héritées de leur père : Orléans, Meung sur Loire, Blois, et Châteaudun.

Il avait déjà inauguré la politique d'appui religieux en devenant en 856, abbé laïc de Marmoutier. Après la mort de Charles-le-Chauve, il devient archi-chapelain du palais et conseiller du nouveau roi Louis II le-Bègue, puis de ses successeurs, Louis III et Carloman.

Dans les faits, c'est lui qui règne sans le nom puisque les souverains en titre se succèdent très rapidement. On le taxe d'exercer un "ducatus regni", et il s'affirme quasiment comme vice-roi. Le roi Carloman lui-même le qualifie de "rempart du royaume" et de "tuteur du roi".

Hugues se fait attribuer la charge d'abbé laïc de Saint-Martin-de-Tours qui s'ajoute à celles qu'il a déjà de Marmoutier et de Saint-Aignan d'Orléans. C'est une volonté délibérée de sa part que d'unir l'église et le pouvoir civil dans la grande tradition carolingienne, et c'est lui encore qui, à la mort prématurée de Carloman, rappelle l'empereur germain Charles-le-Gros à la tête de la "Francia Occidentalis", pour reconstituer le "Regnum Francorum", l'empire de Charlemagne.

Le fils de Carloman étant trop jeune pour régner (5 ans), cette mesure d'union est de la plus grande sagesse.
Mais l'empereur germain est un pleutre, doublé d'un épileptique. Il sera incapable de faire face lorsque les Normands de Siegfried assiègent Paris, en 885.

Comme du temps de Sainte-Geneviève, admirée de Clovis, c'est encore une fois un évêque, Gozlin, un vieillard, Hugues-L'Abbé, et un jeune homme nommé Eudes, nouveau comte de Paris, qui défendront Paris pendant plus d'un an sans aucun secours de l'empereur.

Les Normands, écœurés de tant de résistance, lèvent le siège et s'en vont ravager Sens et la Bourgogne, ce qui sera reproché à Charles-le-Gros, qui sera déposé au profit de son neveu Arnulf.

Qui est donc ce jeune comte Eudes ?
C'est le fils aîné de Robert-le-Fort !

Comme les charges de son père (comtés d'Orléans, Blois et Châteaudun) étaient toujours détenues par son tuteur Hugues-L'Abbé, et qu'il eût été mal venu de les réclamer à ce véritable vice-roi, que par ailleurs le dernier titulaire du comté de Paris, un certain graaf Welf Conrad, avait disparu sans descendance, le comté de Paris avait été attribué à Eudes. Ce qui ajoutait notablement au patrimoine des Robertiens.

La disparition de l'empereur Charles-le-Gros ne pose pas de problème à la Germanie, mais la "Francia Occidentalis" voit de nouveau son trône vacant.
Le futur Charles III n'a encore que 9 ans et est toujours trop jeune pour assumer la couronne. Alors, réunis à Compiègne en Février 888, les grands de la "Francia Occidentalis" n'hésitent pas : ils interrompent la lignée de Charlemagne et désignent comme "Rex Francorum" le jeune robertien Eudes, le comte d'Orléans devenu comte de Paris.

Les deux villes royales sont désormais réunies sous la même couronne. Celle des descendants du mérovingien Robert-le- Fort, comtes d'Anjou et d'Orléans, et comtes de Paris, et maintenant aussi Rois de France. Et l'on verra par la suite que par une voie ou une autre, malgré des apparences d'interruption et des sauts vers des branches latérales, des disputes et des rivalités internes, cette lignée va perdurer très longtemps et véritablement Fonder l'Occident !

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Quelques années passent, et le fils de Carloman, le futur Charles III grandit. Des partisans de sa légitimité carolingienne se font entendre, particulièrement l'école de Reims, berceau de Saint-Rémy.

Eudes tente donc de mettre le clergé de son côté. Il convoque au printemps 891 un synode national des évêques en son fief de Meung-sur-Loire. L'évêque de Reims, Foulque, n'y vient pas, mais deux ans plus tard, c'est ce même Foulque qui sacre, à Reims, le jeune Charles III le-Simple qui n'a que 14 ans.

Pendant trois ans, la "Francia Occidentalis" aura donc deux souverains : l'un élu, Eudes, le robertien d'Orléans, l'autre sacré, Charles, le carolingien de Reims.

Cette situation, on s'en doute, ne simplifie pas la sécurité du royaume. Les Normands en profitent pour revenir. Alors, comme du temps de Robert-le-Fort et Charles-le-Chauve, le carolingien et le robertien orléanais se réconcilient entre gens de bonne famille, avec l'appui de l'église, pour faire face au danger commun.

Après la mort d'Eudes, son frère Robert prend sa place et s'entend très bien avec Charles-le-Simple.
Pendant plus de vingt ans, Charles laisse Robert tranquille dans l'administration de son fief (Paris, Orléans, Blois, Châteaudun, Tours), et ce dernier reste chargé de la défense du royaume.

Il l'assume admirablement et après les avoir battus à plusieurs reprises, parvient à l'intégration des Normands par leur christianisation.
Un tel résultat peut surprendre, mais Robert est habile homme et profondément chrétien. Il a d'ailleurs pour ami un moine nommé Bernon, disciple de Benoît d'Aniane, venu du Jura vers 910 avec douze autres frères, et qui fonde en Bourgogne, l'abbaye de Cluny.

Par ailleurs les vikings, qu'on appelle aussi les normands, sont aussi de souche celte et leurs rites druidiques sont familiers des monastères bénédictins depuis Colomban. En somme, l'écart n'est pas si grand entre leurs conceptions et celles du christianisme de cette époque. Conséquence de cette politique d'intégration, leur chef, le géant Rollon, devient, sous le nom de Robert 1er, le premier duc de Normandie.

Une fois devenus chrétiens, et installés dans leurs terres après le traité de 911 avec Charles-le-Simple, ces normands destructeurs et pilleurs d'abbayes vont en reconstruire, et de plus belles...

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Les Robertiens d'Orléans sont les premiers protecteurs et les propagateurs de la réforme clunisienne. Ils le demeureront d'autant plus que les deux grandes abbayes de leur fief que sont Saint-Benoît et Micy sont de règle bénédictine.
Elles sont les premières à imposer la réforme. On retrouvera par la suite des amitiés régulières entre les Robertiens orléanais et les abbés de Cluny.

Cluny et les abbayes qui adoptent sa règle vont bientôt répandre dans leurs monastères à travers l'Europe des centaines de centres d'études enseignant notamment les mathématiques et l'architecture, et de centres de formation aux travaux de construction.
C'est une entreprise fantastique qui se met en marche. On pourra dénombrer en l'an mil près de 1100 abbatiales romanes qui, en quasi-totalité, auront été construites, ou reconstruites, depuis 950.
Il s'en construira encore 1000 autres dans les deux siècles à venir.

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Après Robert, frère de Eudes et fils de Robert-le-Fort, lui succédera son propre fils Hugues, qui fera revenir sur le trône le fils d'un premier mariage de Charles-le-Simple, jeune enfant parti avec sa mère en Angleterre, et qui s'appellera Louis IV d'outremer.
Le jeune roi se révèle beaucoup moins docile que Hugues ne l'avait pensé, et des brouilles sérieuses interviennent entre eux, mais les caractères pragmatiques des deux personnages les amènent finalement à se réconcilier pour le bien du royaume quelques temps avant la mort prématurée de Louis IV.

C'est donc encore un Robertien, Hugues, qui apportera sa protection au jeune roi Lothaire, fils aîné de Louis IV, et qui gouverne avec l'assentiment des grands.
Peu avant sa propre mort, Hugues revient dans son vieux fief familial d'Orléans, nomme son ami l'abbé Herlin comme premier chancelier et garde des sceaux.
Il fait de nombreux dons aux abbayes de Micy, et de Saint-Benoît dont son ami Odon de Lagery  -ancien chanoine de Saint-Martin et second abbé de Cluny- est le supérieur, et où étudie un moine nommé Constantin, astronome, musicien, qui deviendra plus tard abbé de Micy et qui est l'ami du moine Gerbert, le précepteur de son fils. Il fait donation aux chanoines de Chartres de la seigneurie d'Ingré, près d'Orléans.

Il impose par testament la "coutume royale", c'est-à-dire le droit d'aînesse.

C'est donc son fils aîné, Hugues (qui sera dit "Capet" bien plus tard), qui, à 15 ans devient comte de Paris et d'Orléans.

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L'un des tous premiers actes de Hugues Capet est de marier sa sœur Emma avec le comte Richard de Normandie. Son jeune frère Otton ayant reçu de son père le duché de Bourgogne, la vallée de la Seine complète devient une affaire de famille qui s'ajoute à ses possessions sur la Loire...

Le roi Lothaire, son aîné d'à peine quelques années perçoit la leçon et ne peut que confirmer à Hugues Capet la charge de "Dux Francorum" qu'avaient remplie ses aïeux. Celui-ci saura s'en montrer digne lorsque l'empereur Otton II de Germanie voudra réunir de force la "Francia Occidentalis" à l'ancien empire germanique. Hugues Capet fait face à l'empereur et renvoie ce dernier en ses états de l'Est.

Lorsque Lothaire meurt, en 986, et que son fils, Louis V, le rejoint dans l'au-delà l'année suivante, les derniers carolingiens en ligne directe ont disparu de France.
Les grands du royaume se réunissent à Senlis en Juillet 987, et ne peuvent élire le nouveau roi qu'en la personne de Hugues Capet.

C'est donc en son vieux fief, en sa bonne ville d'Orléans, qu'il organise, le 30 Décembre 987, le double couronnement de lui-même et de son fils, Robert-le-Pieux, en la Grande Eglise Sainte-Croix d'Orléans

C'est, en ce jour, la naissance de la longue lignée des rois, que l'on dira Capétiens, qui va régner huit siècles et ne tombera plus désormais qu'avec la tête de Louis XVI, dans le tumulte de la Révolution Française...

Pourtant, l'héritier de l'Empire germanique, Charles de Basse-Lorraine, (oncle de Louis V) ne l'entend pas de cette oreille ! comme l'avaient tenté avant lui ses prédécesseurs, il tente à son tour de récupérer cette Francie qui s'émancipe du giron germanique. Mal lui en prend. Après une relative victoire politique en Champagne due au ralliement du successeur d'Adalbéron, Arnoul (bâtard du roi Lothaire et par là même demi-frère de Charles), nouvel évêque de Reims qui lui apporte la ville, Charles est trahi le 29 mars 991 (Dimanche des rameaux) par un autre évêque, Ascelin de Laon, qui livre à Hugues Capet la ville, l'Empereur sa femme et ses enfants...
C'est ainsi que Charles finira ses jours à Orléans, emprisonné dans la Tour-Neuve qui vient d'être construite à l'angle du rempart en bord de Loire... Il y mourra l'année suivante, en 992. On n'entendra plus parler de la Maison de Basse-Lorraine avant plusieurs générations...

Reste à récompenser selon ses mérites l'archevêque de Reims, Arnoul, qui avait choisi le camp adverse : Hugues le fait dégrader par un concile et nomme à sa place son fidèle Gerbert. Ce dernier ne s'arrêtera pas là. On le retrouvera bientôt...

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