VI

LES CAROLINGIENS



e temps a passé, les rois "faits-néant" se sont succédés et, à l'exception peut-être de Dagobert, aucun n'a vraiment marqué son temps par sa sagesse. Les batailles fratricides et les meurtres ont ravagé les sommets du royaume... Quand l'exemple vient des maîtres, la corruption gagne les valets. En une ou deux générations, un laisser-aller général avait assoupi l'état. Et ce qui est affaibli... est à prendre !...

Jusqu'au VIIe siècle le recrutement des comtes était resté local, mais les futurs carolingiens, ayant su se rendre indispensables à la lignée des rois dits "faits-néant", imposèrent un personnel issu d'Austrasie, d'Alémanie, et Bavière. En nos pays gallo-romains, francs certes, mais jusqu'alors bien moins francisés que l'Est, l'influence germanique s'accentua avec ces graaves (comtes) aux pouvoirs accrus. Ils eurent puissance immédiate sur nombre de ruraux et religieux (octrois, domaines terriens, abbatiats laïques...).

Plus grave encore, les quelques décennies d'assoupissement et de laisser-aller de l'état avaient suffi pour laisser ces comtes du sérail prendre l'habitude de recueillir pour héritage de leurs pères les droits et charges de ceux-ci, accompagnés des bénéfices y afférents, nonobstant les compétences ou incompétences qui eussent justifié ou non la transmission de ces charges. - Il faut rappeller ici que le régime antérieur distribuait les titres de comte ou de marquis ou autres, correspondant aux responsabilités (charges) données à leurs récipiendaires. Le comte par exemple était un chef militaire, responsable de haute et basse justice dans son secteur administratif pour tout le temps où il remplissait correctement sa fonction. On trouve encore ce sens strict dans l'appellation de la "Cour des Comtes" qui surveille et dénonce souvent les abus et les détournements commis par les administrations. Le marquisat était un titre militaire instituant le chef des armées chargé de défendre une "marche", c'est-à-dire une frontière, limitrophe d'un royaume voisin hostile. Ces titres et fonctions, appellées "charges", étaient susceptibles à tout moment de passer en d'autres mains par autorité royale en cas de non respect de ses obligations par le "chargé de mission". En ce cas, la sanction pouvait être sévère, voire mortelle, mais pour compenser les risques et obligations de ces différentes fonctions, des "bénéfices" étaient attachés à ces charges, qui se constituaient généralement de territoires et/ou de droits exclusifs à des activités commerciales, assurant ainsi les nécessités financières et le train de vie convenant à la respectabilité de l'homme remplissant cette "charge".- On comprend dès lors toute la gravité d'une situation nouvelle où ces "charges" sont dévolues d'office aux héritiers d'un "grand", sans tenir aucun compte des capacités personnelles des dits héritiers à assumer convenablement ces fonctions, sachant que ces mêmes héritiers ne se priveront pas de profiter abusivement des "bénéfices" y attachés.

Charles Martel, par cette sécularisation de bénéfices accordés à ses ancêtres, avait considérablement accru sa fortune. Il n'était pas le seul dans ce cas, aussi nombreux étaient ceux n'approuvant pas ce nouveau mode de succession.
Eucher, premier évêque d'Orléans à avoir été canonisé depuis Saint-Aignan, paya de l'exil ses protestations contre ce mode de transmission systématique des charges accordées à un grand.
Mais le mauvais pli était pris, les "bénéfices" attachés aux charges allaient devenir des fiefs héréditaires, donnant ainsi naissance à ce qu'on appellera plus tard l'époque féodale.

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Pendant ce temps, les sarrasins musulmans, qui sont installés en Espagne depuis quelque temps déjà, passent les Pyrénées et commencent d'envahir la Gaule méridionale. Après quelques succès de la résistance opposée par le roi Eudes d'Aquitaine à ces incursions, ce dernier est débordé et fait une chose à éviter quand on veut rester maître chez soi. Il appelle le roi des Francs à son secours. C'est une soumission de la part du royaume Wisigoth à celui de Neustrie. La France est en passe d'émerger à l'Histoire.

C'est Charles-Martel qui se charge du sort de Abd-al-Rahman à Poitiers.
Charles n'est pas le roi, il n'est pas même de lignée mérovingienne, il n'est que le maire du palais de l'époque, mais de fait, c'est lui qui gouverne le royaume Franc.

Charles-Martel, l'homme fort régnant sans titre, fait couronner son fils Pépin à l'âge de treize ans, en 754. L'ère des carolingiens a commencé.

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Après Pépin-le-Bref, mort en 767, Charlemagne son fils, voulait relever le niveau des études dans ses états et cherchait à créer un maximum d'écoles et à former des enseignants de qualité.

Après avoir réuni à Aix-la-Chapelle une équipe d'érudits venant de toute l'Europe, dominée par la grande figure d'Alcuin, religieux d'origine britannique, Charlemagne avait proposé à ce dernier l'abbatiat de Saint-Martin.
Charlemagne à la veille de son couronnement (800), visite Saint-Martin -de-Tours, où il s'entretient avec son conseiller Alcuin, alors abbé du monastère tourangeau.

L'abbaye est alors tombée un peu en somnolence, bien que comptant à ce moment plus de 200 moines. Le savant abbé entreprend alors d'en relever le prestige.
Il prend en main l'école de l'abbatiale et crée deux cours : un cours élémentaire, et un cours d'étude des sept "arts libéraux", ainsi qu'on nomme à l'époque la grammaire, la rhétorique, la logique, l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie.
De toute l'Europe, les étudiants accourent et l'abbaye de Saint-Martin restera pendant la première moitié du IXe siècle, un phare culturel.
Alcuin instaure aussi le scriptorium, atelier de calligraphie et de décoration de manuscrits. Des artistes venus de Reims et Aix-la-Chapelle viennent enrichir la technique picturale de l'atelier abbatial qui produira de véritables chefs-d'œuvre tels que la Bible dite d'Alcuin, celle dite de Moûtier-Grandval, et la fameuse Bible de Charles-le-Chauve.

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Un autre fidèle de Charlemagne est Théodulphe. Après avoir fait partie du cercle d'érudits conseillers à la cour d'Aix, Théodulphe obtient de Charles vers 798, l'évêché d'Orléans. Outre cette charge importante, il est nommé abbé de Micy et de Saint-Benoît-sur-Loire.
Théologien brillant, lettré, pétri de culture antique, poète, il déploie dans son diocèse une intense activité culturelle. Il fait de Saint-Benoît un haut lieu de culture, surtout de culture classique.
Il y crée deux écoles monastiques; une pour le clergé séculier, à l'extérieur, l'autre à l'intérieur pour les futurs moines.
On y étudie beaucoup les documents anciens. Le scriptorium, qui existait avant son arrivée, produit quelques remarquables œuvres.

Théodulphe possède, près de l'abbaye, le domaine de Germigny. Vers 806, il y fait construire une résidence somptueusement décorée : sols de marbre, murs peints représentant la terre et le monde, et un oratoire orné de magnifiques mosaïques byzantines.

Après la mort de Charlemagne, son fils Louis-le-Pieux visitera Saint-Benoît, et Théodulphe, tombé en disgrâce, sera exilé (818).
Sa villa sera incendiée par les vikings, appellés chez nous les Normands (nord-men) qui vont représenter la prochaine vague d'envahisseurs.

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En ce début de IXe siècle, les abbayes commercialisent une partie de leurs productions, achètent, et revendent avec profit. En 829, l'abbaye de Micy obtient de Louis-le-Pieux une saline en basse-Loire sur l'Atlantique. L'éloignement de certains domaines (l'église du Mans en avait en Bourgogne et en Provence,) et celui des établissements étrangers détenus dans la région (Saint-Germain-des-prés, l'église de Reims), entraînent de lointains échanges. Les monastères sont de véritables entreprises agricoles, industrielles et commerciales. Certains sont passés maîtres dans les techniques de construction.

Vers cette époque un abbé nommé Witizza réunit en une seule règle les ordres de Saint-Benoît et de Saint-Colomban, l'irlandais. Sous le nom de Benoît-d'Aniane, il sera le promoteur de la réforme monastique bénédictine qui produira Cluny et toutes ses abbayes affiliées.

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La mort de Louis-le-Pieux en 840 plonge les pays de Loire dans l'insécurité. Sa succession échoue à son fils Charles-le-Chauve, à qui est reconnue à Verdun, en 843, toute la Francie Occidentale, mais son neveu Pépin II, qui lui conteste l'Aquitaine, fait entériner sa possession au traité de Fleury sur Loire.
Après moultes tractations et péripéties, Charles-le-Chauve finit par imposer son fils, Charles-l'Enfant, aux aquitains, et marie son fils aîné, Louis-le-Bègue, à la fille d'Erispoé, souverain de Bretagne.
Enfin, ayant paré pensait-il aux nécessités diplomatiques, Charles-le-Chauve, petit-fils de Charlemagne, se fait couronner en 848, à Orléans.

Il s'ensuit une nouvelle période de disputes et de règlements de comptes entre les grands du royaume, d'autant que certaines vieilles branches ont pris beaucoup de poids sur la Loire, telle la famille d'Anjou-Touraine, famille dont le représentant est Robert-le-Fort, comte d'Orléans.

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