V

SAINT-BENOÎT SUR LOIRE


epuis deux siècles, en Irlande, dans cette Irlande qui n'avait subi aucune invasion barbare ni occupation romaine, mais où les druides avaient trouvé refuge 200 ans plus tôt, le christianisme s'était développé dans des conditions bien plus harmonieuses, fertilisant bien souvent de son apport les bases celtiques très proches de son enseignement.
L'immortalité de l'âme faisait déjà partie de la foi des celtes depuis des siècles et les notions de trinité, de Dieu universel, de résurrection ou de Fils de Dieu né d'une vierge n'auraient su choquer ces peuples, qui d'ailleurs, attendaient du changement d'ère astrologique un renouveau spirituel sur le plan humain. L'Irlande, comme nombre d'autres pays celtiques, avait donc reçu l'évangélisation avec beaucoup de facilité et il était né de cette fusion harmonieuse un Christianisme "celtique" ou l'on retrouvait, beaucoup plus que les traces d'un druidisme encore très présent. Saint-Patrick y fonda très tôt l'archevêché d'Armagh.

C'est vers l'an 600, pendant que le pape envoie Saint-Augustin évangéliser les Iles Britanniques, qu'un autre moine, un abbé irlandais nommé Colomban vient en Gaules pour fonder des monastères à Anegay, Luxeuil, Fontaine, Iona, et bien d'autres. Que signifiait ce chassé-croisé ? Et que diable venait donc faire un moine irlandais sur des territoires gallo-romains ? N'y avait-il pas suffisamment de religieux autochtones pour fonder ces lieux de lumière ? Allez savoir !... En tous cas, Colomban voyage énormément, visite le Mont-Cassin, et va voir le Pape Grégoire, Grégoire 1er le Grand qui a accédé au trône pontifical quelques années plus tôt.

Grégoire est le premier pape bénédictin. Autant dire un savant, mais surtout un homme curieux, pragmatique, ouvert à tout ce qui peut faire avancer la civilisation et qui n'ignore pas que les celtes et les druides ont derrière eux une longue tradition de connaissance de la matière, de la pierre et des forces de la nature, mais qu'ils ne servaient pas pour autant de quelconque culte à des idoles comme le faisaient les romains. Seuls les romains avaient des idoles. Les celtes avaient des lieux sacrés, des grottes, des endroits marqués par des arbres, par des pierres brutes non taillées ou par des sources ou des puits. Ils y pratiquaient des rites visant à une harmonie avec la nature et n'ayant rien à voir avec l'idolâtrie.

Grégoire dira d'ailleurs à ce sujet : «J'ai décidé qu'il n'était pas à propos de détruire les temples des dieux mais seulement leurs idoles».
Et l'on verra par la suite, comme l'avaient fait avant eux Saint-Martin, Saint-Aignan ou Saint-Mesmin, les monastères chrétiens et les abbayes s'installer systématiquement sur les lieux de culte druidiques.

En 647, un nommé Léodebodus (qui sera connu plus tard sous le nom de Saint-Liébault) et quelques compagnons bénédictins arrivent à Fleury-sur-Loire.
Au milieu d'une plaine immense, dans le voisinage immédiat de la Loire qui la féconde fréquemment par ses inondations, ils posent les fondements d'un monastère et de ce qui deviendra l'abbaye célèbre dans le monde entier.

Léodebodus a été abbé de Saint-Aignan d'Orléans. Était-il passé par Meung ou par Micy ? Probablement. Toujours est-il qu'il fait très rapidement au monastère de Fleury une réputation telle que tous les grands vont s'y intéresser.

L'abbé de Fleury apprend en 672 que les corps de Saint-Benoît et de sa sœur, Sainte-Scholastique, sont toujours sous les ruines de l'abbaye du Mont-Cassin, déserté après le passage des Lombards. Il donne l'ordre au moine Aigulfe d'aller les chercher et de les ramener à Fleury.

Les précieuses reliques sont retrouvées et ramenées sur les bords de la Loire. Se composent-elles des seules dépouilles de Benoît et sa sœur, ou également d'autres inestimables trésors ? On ne saurait le dire avec certitude, mais leur arrivée s'accompagne de miracles, de guérisons et de prodiges qui attirent les foules et valent une célébrité croissante à l'abbaye.

Après Micy, Saint-Aignan d'Orléans, et Meung-sur-Loire, Saint-Benoît-sur-Loire (puisque Fleury s'appellera désormais ainsi) devient le monastère le plus actif de la région.
Indépendamment de l'enseignement religieux, les moines inculquent à leurs élèves l'art de la rhétorique, la grammaire, la théologie, les langues, les mathématiques, les lettres, la calligraphie, le droit, la morale, etc...
Leurs écoles sont réputées dans tout le royaume et chaque seigneur, chaque édile veut y faire étudier ses enfants. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, et de l'éducation à la mise en pratique. L'atavisme jouera encore son rôle avant que se lève une société nouvelle...

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