II

LE COQ ET LA LOUVE
 

'an 40 av. J.C., Octave se vit attribuer la Gaule. Il y séjourna un temps, revint en -35/34, et lorsqu'en -27, il fut proclamé Auguste et prince du sénat, son premier soin fut de donner à celle-ci une organisation stable permettant de mieux la contrôler : il effectua le recensement de sa population et en fit dresser le cadastre. Dès ce moment, les noms celtiques commencèrent à disparaître pour être remplacés par des appellations romaines.

Cependant, peut-être par respect pour le courage et le malheur des vaincus, Autricum et Cénabum conservèrent leurs noms quelques temps encore. Les carnutes gardèrent également plus longtemps que les autres leur religion, leurs rites et leur magistrature, restant ainsi étrangers au "mouvement civilisateur" que leur apportait Rome à leur corps défendant !

La Gaule Calendrier de Coligny. Découvert dans l'Ain en 1897, on a pu recenser 70 mots celtiques. (Musée de Lyon)fut administrativement divisée en quatre parties : la Narbonnaise, l'Aquitaine agrandie des Pyrénées aux abords de la Loire, la Belgique, et la Lyonnaise étirée entre Loire et Seine jusqu'à la pointe de Bretagne. Les pays du Val de Loire étaient inclus dans cette dernière province et la cité tourangelle de Caesarodunum en devint la préfecture.

Parallèlement au développement des villes, Octave-Auguste et son gendre Agrippa mirent en œuvre un vaste programme routier destiné à faciliter les déplacements des légions romaines et des marchandises. Certes, la Gaule disposait déjà d'un réseau étendu de voies de communications entretenues, équipées des relais nécessaires aux échanges commerciaux, dotées de péages aux passages des frontières et des cours d'eaux, mais les ingénieurs romains s'attachèrent à élargir et à construire en dur une vingtaine de voies existantes. Les principales partaient de Lyon en étoile et joignaient Saintes, le Rhin, Marseille, ou l'océan atlantique.

La première de ces voies qui nous concernent partait de Lyon et pénétrait en territoire carnute peu après Gien. Suivant cette route, nous trouvons Cenabum (Orléans), et Caesarodunum (Tours). Partant de Tours, de grandes voies se dirigeaient vers Suindunum (Le Mans), et vers Cenabum par la rive droite de la Loire. Au départ de Cenabum, la voie de Lutétia (Paris) se dessinait.

Saumur occupait déjà une position intéressante sur la Loire où aboutit, au pied d'une colline abrupte, la vallée du Thouet, grand axe de pénétration nord-sud reliant depuis la préhistoire les vallées du Lot et de la Dordogne au bassin parisien.
Des traces d'un "oppidum" gaulois, armes et poteries, ont été trouvées sur la colline où s'élèvera plus tard le château.
Ces petits fortins se rencontraient souvent, en Gaule, sur les hauteurs de collines naturelles mais aussi sur des buttes artificielles quand la nécessité se faisait sentir de protéger un pont ou un gué.
Par exemple, il en existait un au lieu-dit Magdunum (Meung-sur-Loire).

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Deux générations s'étaient écoulées depuis la chute d'Alésia. La nation gauloise se repeuplait lentement tandis que l'administration romaine se mettait en place, et avec elle son cortège de législateurs, son mode de vie et ses cultes païens, ses colons et ses techniques, et sa fiscalité !...

Les désastres de la guerre furent presque dépassés par l'insatiable avidité des gouverneurs et agents du fisc romains, particulièrement sous Tibère, qui rendit la situation tellement intolérable qu'un nouveau soulèvement eût lieu. Il fut vite réprimé, et le règne suivant, de l'empereur Claude, fut plutôt marqué par une "bienveillante" extension à un grand nombre de villes gauloises des privilèges appartenant aux cités romaines. Il est vrai qu'il mettait à cette faveur une sacrée condition : l'abandon du culte druidique !... C'est-à-dire l'abandon de tout le système de la culture celte et du rôle social de première importance qu'y jouaient les druides, considérés par Rome comme subversifs.

Nos carnutes évidemment refusèrent, et cette résistance amena Claude à expulser manu-militari les druides de tout le territoire celtique.
Ils trouvèrent refuge en Armorique, en Germanie, et en Irlande...

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Au premier siècle après J.C., les Turones (Tours) obtenaient le statut avantageux de "cité libre", les autres cités dépendaient directement du pouvoir impérial et étaient soumises à l'impôt. La richesse de la Gaule provenait de sa production agricole, avant tout céréalière, d'où la prospérité de Cenabum (Orléans), le grand marché des Carnutes exploitants de la Beauce. Sans les réserves de grain et de fourrages qu'il trouva sur place, César n'aurait sans doute pas pu conquérir le pays, et imposer la culture latine, mais il est une autre culture que les romains nous ont apportée : celle de la vigne. Les gaulois s'y adaptèrent très vite, et inventèrent un instrument qui va révolutionner les procédés de vinification et de transport : le tonneau en bois de chêne cerclé de fer. Les vignes de Bourgogne, d'Anjou, de Touraine datent de cette époque  (IIe siècle après J.C.).

La navigation sur la Loire était intense. Les gabares et les futreaux remontant le fleuve à la voile amenaient dans la région des quantités de produits : hommes, marchandises, pieux, marbres, meules, poteries, amphores de vin italien ou d'huile ibérique, minerais de plomb et d'étain de Bretagne ou des îles britanniques, produits de la mer, sel, poisson, coquillages, etc... Elles en remportaient du vin en bariques, des cuirs, des céréales. Un véritable commerce d'import-export !... Située au point le plus septentrional de la Loire, au début des plus courts chemins de charroi vers le nord, Orléans devint à l'évidence un port important.

À partir de 258, survinrent les incursions de pirates FRANCS ou Saxons venant de la Mer du Nord par voie maritime et remontant, six siècles avant les vikings, la Loire et ses affluents. En 260/262, les Francs parurent à Jublains, au Mans, à Tours. Les enfouissements de trésors (ceux qu'on a retrouvés depuis) se multiplièrent après 270, indiquant une grave montée des périls qu'accélérait la décadence de l'empire gallo-romain.

Dès 275, les pillards étaient partout. Francs et Alamans, arrivant par voie terrestre, rejoignaient aux environs d'Orléans (Cenabum, rebaptisée Aurélianis en hommage à Marc-Aurèle), les bandes francques et saxonnes parvenues de la mer jusque là. Les villes riches étaient des cibles de choix, et leur abord facile exposait en premier lieu les cités de Loire.

La misère qui s'ensuivit et la fuite d'une grande partie des populations des cités entraînèrent un resserrement des superficies locales des villes, à l'intérieur de leurs fortifications : 25 hectares à Orléans (Aurélia), 9 Ha à Angers, 6 Ha à Tours (Caesarodunum). On voit qu'à cette époque, Orleans était déjà LA grande cité sur la Loire.

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Pendant ce temps, vers 312 à Rome, l'empereur Constantin avait trouvé judicieux d'autoriser la pratique du culte chrétien dans tout l'empire (édit de Milan). La foi nouvelle qu'il avait adoptée lors d'une bataille, et qu'avait adoptée aussi sa mère servait admirablement ses ambitions politiques. Les premiers disciples avaient fait leur oeuvre, il y avait maintenant d'innombrables petites communautés chrétiennes dans tout l'empire, et tous ces gens pouvaient représenter une force non négligeable pour un politicien avisé.

Dès le premier siècle, de nombreux missionnaires débarquant de Palestine ou de Grèce avaient essaimé en Provence et en Languedoc (alors même que Néron faisait incendier Rome et en accusait les chrétiens) et étaient parvenus assez facilement à semer la "Bonne Parole" parmi les peuples d'origine celtique, d'où le druidisme avait été banni par Rome mais dont les conceptions étaient proches du monothéisme. Les assemblées de chrétiens, bien qu'illicites, étaient donc déjà assez répandues au temps de Constantin et avaient déjà leurs lieux de culte appropriés, généralement des cryptes ou des catacombes, lieux souterrains à la fois discrets et propices au recueillement.

À la suite de la décision de Constantin d'autoriser officiellement ce culte nouveau, quelques évêques envoyés par le Saint-Siège et ayant mandat consulaire de l'empereur, se répartirent la tâche de constituer des diocèses en regroupant les églises primitives disséminées dans les différentes parties de la Gaule (Les limites de ces diocèses, calquées sur le découpage administratif romain sont toujours en vigueur de nos jours). Ils s'acquittèrent, semble-t-il, fort bien de leurs missions puisque, en quelques dizaines d'années, une grande partie de la population autochtone avait ouvertement adhéré à la nouvelle religion. Avait-elle encore vraiment le choix puisque le christianisme était devenu religion d'état, tandis que le druidisme était banni des Gaules ? Toujours est-il que  lorsque survinrent les invasions des "barbares" (mot signifiant : étrangers), et les "bagauderies" qui s'en suivirent (révoltes des populations gauloises appauvries), nombre de chrétiens faisaient partie des révoltés.

Evortius, qui à Orléans venait de se faire élire évêque (par acclamations des fidèles, à cette époque - 330 ap. J.C.) et que l'on nommera plus tard Saint-Euverte, et Martinius, à Tours, qui deviendra Saint-Martin, participèrent activement à la démolition des édifices romains et des temples paganistes, symboles de la Pax Romana et construisirent, l'un la première église Sainte-Croix à Orléans, l'autre les bases de l'abbaye de Marmoutier .

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La légende rapporte que Saint-Martin, considéré comme le plus grand évêque des Gaules, était auparavant légionnaire de Rome lorsque, rencontrant sur sa route un mendiant transi de froid, il coupa son manteau en deux avec son épée pour en donner la moitié au pauvre homme. Dans la nuit, il vit en songe le Christ revêtu de sa moitié de manteau. Touché par la grâce, il se fit baptiser et commença son apostolat.

Il fonda dans le Poitou, à Ligugé, le premier monastère en Gaules, et sa foi, sa charité, le firent connaître très loin. Les habitants de Tours en 372, vinrent lui demander d'être leur évêque et il couvrit la Touraine d'églises et de chapelles.

À sa mort, en novembre 397, les moines de Marmoutier et de Ligugé se disputant son corps comme relique, les tourangeaux profitèrent de la nuit pour l'enlever et l'emmener à Tours. Un miracle survint alors : sur le parcours de la barque qui emportait les restes du saint, les arbres se mirent à reverdir, les plantes à refleurir, les oiseaux à chanter... Ce fut ce qu'on a appelé depuis "l'été de la Saint Martin".

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Le rayonnement spirituel de personnages de cette trempe, mais aussi leur attitude ferme et l'activité qu'ils déployaient dans leurs villes respectives, affermissaient le pouvoir spirituel de la religion nouvelle, parallèlement à l'affaissement de celui plus temporel d'une Rome de plus en plus décadente.
Ainsi, à l'échelle même de l'Empire d'Occident, alors que l'Empereur quitte la capitale impériale, l'évêque de Rome affirme sa primauté sur ses collègues de l'empire, sous prétexte d'être le successeur de Saint-Pierre, mort en martyr au premier siècle dans cette ville. (Dans les canons mis en avant par la suite, on retiendra la fameuse parole d'évangile : "Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon église...")


Quand à Orléans, Saint-Euverte mourut, en 390, désignant Anianus comme successeur (futur Saint-Aignan), les évêques étaient dans les cités des personnages plus importants que les représentants officiels de Rome, à tel point qu'ils assumaient de fait la charge de "défenseur de la cité".

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Dans la ruée d'envahisseurs (Vandales, Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes, etc...) déferlant sur les restes de l'Empire à partir de la fin du IVe siècle pour finalement le phagociter et l'anéantir en occident, les Wisigoths avaient pris le contrôle de tout le sud de la Loire jusqu'aux Pyrénées, tandis que les Burgondes, sous la direction de Théodoric administraient depuis le Jura et la vallée du Rhône jusqu'à une partie de l'Italie. Ces peuples étaient censés être "fédérés à l'Empire" par suite de négociations avec Rome, mais en réalité, de plus en plus, ces rois barbares gouvernaient pour leur propre compte des lambeaux de cet empire dans lequel ils avaient chacun taillé leur royaume. Nombre de ces nouveaux maîtres des provinces romaines avaient adopté la religion nouvelle sous sa forme arienne, très répandue dans le midi dès avant leur arrivée. Dans cette redéfinition des frontières d'influence, nos pays de Loire demeurèrent providentiellement seuls, et provisoirement jusqu'à leur intégration à l'état Franc, à ne pas être submergés.

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La grande invasion qui advint, en mai 451, fut celle d'Attila et ses Huns, précédés de la terrible réputation du "fléau de Dieu".

Après avoir envoyé un appel au secours au romain Aetius, et ayant fait " miraculeusement" éclater un orage qui dura trois jours, Saint-Aignan, noble et fier vieillard se dressant seul devant Attila, réussit à impressionner suffisamment ce dernier pour lui faire perdre encore une journée en discussions avant l'invasion et le pillage d'Orléans.

Aetius, patrice romain et habile homme qui avait réussi à fédérer diverses armées d'envahisseurs précédents, pour les opposer aux Huns d'Attila, arriva un peu tard mais tout de même à temps, grâce au courage d'Aignan, pour surprendre l'armée des Huns en plein partage de butin. Prise à l'improviste, l'armée d'Attila ne put se défendre et s'enfuit. Aetius, appuyé de Mérovée et Théodoric, la retrouva bientôt sur les champs catalauniques (près de Chalons), et infligea à Attila une défaite définitive. Celui-ci retourna vers l'est, dans son pays d'origine, et y finit ses jours. Malheur aux vaincus !

Pourtant, à quelque chose malheur est bon, car ces "sauvages" conquérants laissaient derrière eux deux choses qui vont énormément modifier la vie quotidienne en occident : la première est le collier de cheval qui était inconnu jusqu'alors et qui va permettre d'améliorer grandement l'agriculture pour les siècles à venir; la seconde est l'imprimerie : ces rudes cavaliers déferlant des steppes d'Asie y avaient trouvé une invention chinoise qui fera toujours la joie des armées à leur campement : le jeu de cartes. Ces cartes primitives étaient des lames de bois sur lesquelles les figures étaient réalisées par lithographie avec des encres de couleurs différentes. Les cartes étant sujettes à l'usure, les guerriers d'Attila avaient amené avec eux le moyen de les remplacer.
Le clergé d'occident s'emparera rapidement du procédé pour reproduire des images pieuses ou autres symboles, mais il faudra attendre quelques siècles encore avant que l'inventif Gutemberg ait l'idée d'employer cette technique avec des caractères alphabétiques assemblables.

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Après le retrait d'Attila, Saint-Aignan âgé de près de cent ans, acheva son œuvre par la "conversion des païens", derniers carnutes qui observaient encore le culte druidique. Il se rendit à Chartres, et ce fut lui qui convertit l'ancien site druidique en église (il en fondera deux autres), et la dota de domaines magnifiques. En reconnaissance de ces bienfaits, le clergé de Chartres se rendra pendant des siècles, une fois par an, en procession à pied de Chartres à Orléans.

Aignan mourut en 453 et fut inhumé en terre consacrée, dans le cimetière dépendant de l'église Saint-Laurent des orgerils d'Orléans. On construisit sur son tombeau un petit oratoire, puis, quelques décennies plus tard, on élèvera un monastère avec une basilique du nom de Saint-Aignan, consacrée à sa mémoire.

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Cependant, Rome connaissait ses derniers sursauts d'agonie. L'Empire des Gaules se disloquait. Depuis longtemps déjà, plusieurs de ses provinces étaient passées sous contrôle des divers envahisseurs. Venus de l'est, les Wisigoths régnaient sur l'Aquitaine (toute la Gaule méridionale), la domination des Burgondes s'étendait depuis la Germanie jusqu'au Jura sur ce qui deviendra la Bourgogne, tandis que l'Armorique devenait une république indépendante avec l'invasion des Bretons. Rome elle-même en 453, avait été atteinte par les hordes sauvages. Les Francs établissaient leur royaume de la Belgique à la Loire. Il ne s'appelait pas encore la France, on le nommait la Neustrie.

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Depuis 450 environ, des mercenaires Francs constituaient l'essentiel de l'armée "romaine" d'entre Seine et Loire. Ceux de Mérovée avaient participé à la déroute d'Attila, ceux de son fils Childéric nettoyèrent la vallée de la Loire en chassant les saxons d'Angers et les Alains de l'Orléanais. De pilleurs qu'ils étaient au IIIe siècle, les Francs étaient devenus au Ve siècle, les défenseurs du pays. Aussi, l'autorité de l'Empire romain agonisant échut-elle tout naturellement aux seules structures en place capables d'en assumer la charge : les évêques dans les cités, les Francs dans le pays.

Ils étaient de toute évidence destinés à s'entendre...

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